ASTERIA

 

 

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Disons-le d’emblée, la nuit étoilée de Yardani Torres Maiani relève de l’expérience. Sensorielle de prime abord, par la maestria d’un travail sur les timbres et couleurs des cordes qui plonge l’auditeur dans une succession de tableaux aux climats suaves, exaltés, méditatifs. Mais aussi esthétique par la synthèse inattendue qu’elle opère entre un sous-texte d’influences Classiques et un héritage musical gitan assimilé, profondément imprégné de voyages et de savoirs empiriques.

La confluence de ces deux mondes s’incarne ici dans le geste d’un violoniste et compositeur engagé désireux de rebattre les cartes d’une filiation flamenca semées de merveilles aussi bien que d’écueils traditionnalistes. Ainsi les pièces d’Astéria sont nommées par leur style selon une classification typique du flamenco, les « Palos ». Mais à l’évidence (et l’on touche là à la précieuse originalité de cette œuvre), la similitude formelle s’achève là, au surgissement d’une approche nouvelle.  

Selon les mots de son créateur Astéria est « un état d’esprit » qui s’articule en une suite de pièces dont chacune traduit un « sentiment direct, spontané ». Et c’est peut être là le principal emprunt à l’esprit originel de la musique andalouse. La forme et le sentiment s’unissent. Cependant, aussi consubstantiels soient-ils, sous la plume de Yardani le respect de cette contrainte de départ dévie de la convention, se déleste des effets de facilités et s’oriente vers un formidable espace de liberté.   

Décrire la musique qui nait d’une telle démarche par un inventaire sommaire d’influences serait la meilleure manière de passer à côté de sa remarquable singularité, tant son écriture est imprégnée du parcours de vie d’un musicien, entre inspiration consciente et faisceau de réminiscences inconscientes.. Il nous faut avancer doucement et nous attarder sur quelques détails.  « Dans cette œuvre, j’y ai tout mis. Mes voyages de l’enfance avec mes parents en Europe, mon parcours, mes inclinations musicales. C’est un idéal.. »

En somme, on ne saurait appréhender l’essence d’Astéria sans la corréler avec sa géographie intime qui se confond avec celle de son compositeur. L’Espagne en est l’étiologie et dans le langage même du violon c’est parfois toute l’âme non pas d’un violon mais d’une guitare qui transparait dans les phrasés et transpositions d’accords. C’est aussi le « Cante jondo » qu’on entend affleurer dans ses inflexions mélodiques bien plus encore que la danse. Un chant si prégnant dans le tissu mémoriel de ce matériau musical qu’il se matérialise par un clin d’œil avisé! (Fandango de Huelva) 

Du reste le folklore hispanique passé par le prisme du répertoire baroque constitue déjà en lui-même un substrat de références qui entre directement en résonnance avec l’instrumentarium ici présent. Ne pense t’on de manière fugace à l’écho d’une cadence de Scarlatti que sitôt il se dissipe à l’irruption d’une harmonisation de facture contemporaine..

Une évocation qui nous donne l’occasion d’aborder un pivot de l’œuvre : « Toujours en partant du vécu et non de ponts artificiels, on trouve en première ligne de mes influences la musique savante occidentale. Nous vivons une époque ou pour la première fois, nous pouvons porter un regard sur notre passé musical dans sa globalité, de la musique ancienne à la musique contemporaine» Ni les sensuelles stridences d’ « el afilaor de Torremolinos » ni l’harmonie Piazzolienne de son «lamento gitano » (pour ne prendre que ces exemples) ne le démentiront..  

Porter un regard sur les musiques de ses origines, sur les précieuses traditions orales de l’enfance au sortir d’études classiques (avec tout ce que cela comporte de distanciation et de bagage théorique).. Voilà peut être le mécanisme qui a ouvert la porte des voix intérieures d’Astéria, une œuvre dont l’accomplissement a été le fruit d’une longue gestation et d’une prise de conscience philosophique.

En effet le flamenco dans son expression la plus pure et talentueuse est relativement méconnu des andalous eux-mêmes. Une musique du secret et de l’instant, tant et si bien que le grand public ne l’assimile souvent qu’à une somme d’effets et de timbres caractéristiques, spectaculaires.

Par ailleurs comme toute musique puissamment ancrée dans l’Histoire et dans un terroir, il a été et demeure encore instrumentalisé par la sphère politique.

C’est pourquoi, avancer avec un regard nouveau implique aussi de changer de focale.      

« Le timbre étant un élément dominant, (il suffit d’entendre un simple accord de guitare pour « sonner flamenco »), l’instrumentation d’Asteria est élaborée de manière à éviter toute référence simpliste. Le but étant au contraire, d’épurer, d’enlever tout ce qui est superflu, de ne garder que les éléments essentiels afin d’espérer atteindre le cœur, l’essence de cette musique fascinante. »

Les intentions sont précises et l’axe de composition fait naitre dès les premières mesures une partition « très écrites et en même temps propice à l’échange de voix », dixit Elisabeth Geiger claveciniste de la formation. En somme une musique fixée et non point figée.

Le verbe du clavecin est au centre de rotation de l’éventail astérien. De sa belle voix androgyne il étalonne les tessitures, fluidifie les progressions harmoniques et les articulations. Une voix chantante et narrative qui au besoin se métamorphose en didascalie. En tout cela aidé par la guitare à qui la partition offre de belles échappées d’improvisation. Son timbre hétérogène, à mi-chemin entre acoustique et électrique ouvre des espaces dans l’image sonore. Notons que de la basse continue au jazz nos deux instruments à cordes pincée, par deux traditions différentes, ont  en commun ce legs d’émulation orchestrale et d’improvisation.

Le deuxième violon tient son pupitre avec une dextérité qui atteint par moments (en tous cas on l’imagine ainsi) la frontière des possibles, tant la partition regorge de technicité et d’innovations.  A de nombreuses reprises il est au premier plan. L’intention de Yardani n’ayant jamais été d’écrire dans un esprit de mélodie accompagnée, les interactions sont permanentes.

Quant au Cello l’on devine facilement le magnétisme que sa sonorité exerce sur la créativité du compositeur. « Aujourd’hui encore je me demande pourquoi je ne suis pas violoncelliste » dit-il à l’occasion avec malice à qui veut l’entendre.. Dans « amaro drom », (tango flamenco) violon et violoncelle se meuvent dans une danse de séduction où les dynamiques d’attraction/répulsion renvoient à la thématique cosmique de l’œuvre. Deux astres tourbillonnent l’un autour de l’autre dans un mouvement perpétuel et ascendant.. Symbole d’un voyage qui ne s’arrête jamais. On soulignera également l’emploi judicieux de la contrebasse dont la pulsation tellurique d’une souplesse si musicale charpente l’architecture d’Astéria.

 Au milieu, archet tenant lieu de baguette de chef, Yardani Torres semble être la synthèse en action de tous ces courants de forces.  

Ses racines vagabondes ont fait germer ces dix pièces qui écoutées individuellement  pourraient donner l’impression d’une versatilité opportune. Une impression qui s’envole à l’écoute de l’opus d’un bout à l’autre car c’est bien d’une œuvre dont il s’agit. L’unité organique qui s’en dégage pourrait être comparée à un retable peint dont le spectacle ne pourrait totalement s’apprécier que tous panneaux dépliés, avec quelques mètres de recul. Une musique qui fait émerger l’émotion avec acuité, prête à la concentration et donne vie à des images.

Et parmi elles il en est une qui relie, sépare, unit, brasse tel un vortex l’ensemble des thèmes poétiques à l’œuvre :  « Les Saintes-Maries-de-la-mer ont façonné ma vie et ouvert mon esprit sur le Monde. Les Saintes Maries et la Camargue dans leur intégralité sont pour moi la source où je retrouve mon inspiration créatrice. En Espagne lors des très célèbres Semaines Saintes les Saeteros , on dit qu’ ils “chantent pour la Vierge” (” le canta a la Virgen”) lors de la procession.

Moi dans mes créations je peux dire que c’est dans cet élan la. Je veux symboliquement “chanter à la Sainte” (Sarah)” aux Saintes” (Marie-Jacobé et Marie Salomé) et à cette nature sauvage et indomptable. »

Les Saintes Maries de la mer sont au cœur du paradigme musical d’Astéria. Elles relient le labyrinthe intérieur de l’enfance à l’imaginaire artistique du jeune homme, brouillent les notions de temps et d’espace et estompent les lignes de démarcation.

Le long des lagunes où bruissent la faune et la flore sauvage, la mer refoule des galets étincelants délavés par l’écume qui s’échouent sur les grandes étendues salines. Au lointain l’Eglise romane telle une arche attendant son heure domine le panorama, pour un peu on croirait qu’elle n’est qu’à quelques pas de marche..   C’est ici que finit et commence touche chose par le cycle de la vie, c’est ici que de Van Gogh à Hemingway, de Manitas de Plata à Picasso nombre d’artistes sont venus trouver l’impulsion créatrice..

Pour Yardani au fil de son initiation elle a pu être simultanément une Andalousie imaginaire à l’intimité gitane tout comme ce terroir provençal avec ses personnalités attachantes aux visages burinés par le mistral. Le temps d’une procession le village devient le centre du monde, dans une dévotion jamais démentie. Mais pour l’artiste en quête d’un idéal, elle devient la porte des Mondes à explorer.. 

  Engé Helmstetter

 

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